Accueil arrow Notre dossier arrow A propos d’un conte par Lorraine Dupont : LES TROIS PETITS COCHONS


Version imprimable Suggérer par mail

A propos d’un conte par Lorraine Dupont :  LES TROIS PETITS COCHONS

Par Lorraine Dupont

Il était une fois trois petits cochons. Ils s’ennuyaient à la ferme et désiraient avoir une maison à eux. Ils ne parvenaient pas à s’entendre sur sa construction. Ils partirent alors chacun de son côté pour voir qui aurait la plus belle demeure.

Le premier petit cochon rencontra un homme chargé d’une botte de paille qu’il acheta. Il se mit au travail et construisit une petite maison toute en paille, le toit, la porte, la fenêtre, et il pensait qu’il n’y avait pas plus belle maison que la sienne.

Le deuxième croisa une femme qui portait des fagots. Il les acheta. Il se construisit alors une petite maison de bois et de brindilles, tout était en bois, le toit, la porte et la fenêtre, il était très content, et pensait que le loup ne pourrait jamais s’approcher de lui.

Le troisième petit cochon rencontra un homme dont l’âne portait des briques. Il les acheta et construisit une petite maison toute en brique, le toit, la fenêtre et la porte, tout était en briques. Il était content. Sa maison était solide et rien ne pouvait l’ébranler.

Le loup rôdait par là, frappa à la maison de paille et le petit cochon ne voulut pas ouvrir. « Je taperai du pied, je soufflerai, je cognerai, ta maison s’écroulera et je te mangerai. » Le petit cochon eut beau résister, le loup tapa du pied, souffla, cogna si bien que la maison de paille fut détruite. Le petit cochon eut juste le temps de s’enfuir chez son frère.

Le loup l’avait suivi et voulut entrer chez le deuxième petit cochon qui laissa la porte close. Alors le loup tapa, souffla, cogna et la maison s’écroula juste à temps pour  que les deux petits cochons s’enfuient chez leur frère.

Le loup essaya par tous les moyens de pénétrer dans la maison de briques et de l’ébranler, il n’y parvint pas. A l’intérieur, les trois petits cochons préparaient une soupe qui bouillait sur le feu. Le loup grimpa sur le toit et voulut passer par la cheminée. Les petits cochons l’attendaient, le tirèrent par la queue, enlevèrent le couvercle de la marmite, et le loup tomba dedans. Cuit, bouilli, fini le loup. Les trois petits cochons restèrent ensemble dans la maison de briques et s’ils ne sont pas morts, ils y sont encore. (1)

Ce conte d’origine anglo-saxonne remonte probablement au dix-huitième siècle. Des scénarios semblables existent ailleurs, en Italie, par exemple, et mettent en scène des oies et d’autres animaux vulnérables. Il a connu de nombreuses interprétations et particulièrement celle de Walt Disney qui, en 1933, en fit son premier dessin animé couronné par un Oscar.

Le gros méchant loup

C’est la grande dépression économique du début des années 30 qui a assuré le succès mondial de cette histoire réinventée par Disney. La chanson très populaire "Qui a peur du méchant loup ?" que fredonnent les petits cochons a gonflé d’espoir le peuple américain. Le gros méchant loup, en l’occurrence, c’est la crise financière et la montée du nazisme. Aussi, quand les petits cochons s’enhardissent devant lui, s’unissent avec cran devant le loup, c’est face à la pauvreté et la peur qu’ils réagissent. Tout en tremblant, les petits – le peuple – peuvent dire qu’ils ne craignent pas le loup, qu’il ne peut les dévorer. L’histoire est donc encore bien actuelle dans notre époque de récession. Que peuvent les banques et les bourses devant des hommes et des femmes déterminés à faire face, à construire solidement et à lutter ensemble,  fraternellement, contre ce qui pourrait les détruire ? Que deviennent les jeunes loups et leurs parachutes dorés, leurs ruses, les énormes fraudes face à de petites gens lucides ?

Les reportages sur les animaux, les grands livres remplis de belles photographies et les anecdotes racontés par leurs défenseurs font meilleure presse au loup que quelques contes dans lesquels il a figure de prédateur.  Si nous reconnaissons aujourd’hui à cet animal une hiérarchie sociale élaborée et une grande intelligence, il ne nous faut pas oublier qu’ils continuent à effrayer. Les journaux ne cessent de rapporter les attaques des troupeaux et leur cruauté envers les agneaux. Ses dents longues sont avides de chair tendre et juteuse. Et sa voracité est bien l’un des symbolismes importants que nous pouvons lui attribuer.

Trois petits cochons

Universellement, le porc est un goinfre, il est un gouffre qui avale tout ce qu’il trouve. Il représente le plaisir et les bas instincts et l’on parle de ce qui est "cochon" et de ce qui est "gras"  pour évoquer certains aspects de la sexualité. Il a donc, lui aussi, bien mauvaise presse dans la société judéo-chrétienne au point qu’il est interdit d’en manger parce qu’il se vautre dans la fange et le fumier. Bien peu de personnes pourtant connaissent sa sensibilité. Son code génétique est si proche du nôtre que l’on peut envisager de greffer, un jour,  ses organes sur les êtres humains. Enfin, dans certaines sociétés asiatiques, comme au Vietnam, par exemple, il est un symbole d’abondance et de prospérité.

Les petits cochons sont donc porteurs de tout ce symbolisme. Les albums pour enfants et les dessins animés nous les présentent dodus et désireux de prendre leur indépendance : ils veulent quitter la ferme et construire leur propre maison. L’histoire s’adresse surtout à de petits enfants qui sont en train de prendre leur autonomie. Cette manière de voir s’accorde à celle de Bettelheim (2) qui pense que le conte convient à des enfants de quatre, cinq ans. Selon lui, les petits cochons qui songent à s’amuser agissent  selon le principe de plaisir : ils doivent se soumettre au principe de réalité quand la vie l’impose.

Sur un autre plan, l’histoire s’adresse bien aux adultes, Disney l’avait compris. La société dans laquelle nous vivons ne fait qu’encourager le principe de plaisir, la consommation, le jeu, l’érotisme, etc. en s’adressant au petit cochon qui sommeille dans le cœur de l’homme – et de la femme. La satisfaction immédiatement des désirs de possession quels qu’ils soient conduit dans une crise économique comme celle que nous traversons. Il nous faut revenir à la réalité et parcourir, si ce n’est déjà fait, les étapes du développement de la personnalité. La construction de la maison en est une métaphore essentielle.

Comme toujours, dans les contes, il y a de nombreux essais avant la réussite définitive. Aussi, les trois maisons sont-elles autant d’expériences vécues successivement pour parvenir à la solidité. Nous pourrions y voir les âges de la vie. La paille est légère, elle peut selon cette histoire, s’éparpiller facilement ou  prendre feu aisément. N’est-ce pas le propre de la jeunesse de penser comme le petit cochon qui s’emballe et se croit  seul capable  d’accomplir des choses grandioses ?

La maison de bois semble plus solide mais elle s’avère, elle aussi, destructible. Le petit cochon croit que le loup ne pourra jamais l’atteindre. Déjà établi dans sa vie sociale, familiale et professionnelle, il se pense inattaquable. Il vit encore dans ses illusions et se laisse porter par l’enthousiasme et les idéaux mais un jour l’enchantement cesse, le loup est à la porte

Ce n’est que bien plus tard que la construction est inébranlable. Les divers aléas de l’existence ont aguerri le petit cochon, ils ont même constitué le roc sur lequel il s’est bâti. Il sait maintenant que la vie apporte son lot de déceptions, de souffrances et de crises et que tout est transitoire. Il peut faire face à la maladie et à la mort et continuer à être créatif. A ce stade, les petits cochons qui se sont d’abord individualisés se retrouvent et vivent ensemble, ils sont capables de partage et de communauté.

De façon écologique

Alors que nous cherchons à créer des habitats plus écologiques, nous voyons les petits cochons utiliser des matériaux très naturels : de la paille, du bois, des briques. Cependant la logique de l’histoire qui veut que les maisons soient solides laisse entendre que la paille et le bois ne sont pas satisfaisants. Certes, les réalisations actuelles de maisons en paille, de yourtes, etc. contestent ce point de vue comme certains l’expriment sur des sites Internet. (3) Il nous faut dépasser ce stade primaire de compréhension.

L’histoire nous propose plutôt de construire solidement notre vie, d’avoir de bonnes assises, d’être unis avec nos frères humains pour faire face à tout ce qui menace de nous détruire. Pour cela, nous devons pratiquer une écologie personnelle et utiliser notre énergie psychique à bon escient. Toutes les démarches spirituelles insistent sur la nécessité d’abandonner la recherche immédiate du plaisir et l’attachement aux possessions. En transformant chacun son esprit en ce sens, en revenant aux choses essentielles, la construction d’une communauté devient possible : elle commence toujours par l’individu qui maîtrise ses désirs et ses peurs. Et le loup.

 

1 – Paul-François d’après la tradition. Trois petits cochons. Paris, Père Castor – Flammarion, 1958.
2 – B. Bettleheim. Psychanalyse des contes de fées. Paris, Laffont, 1976, pp. 59 – 63.
3 - www.energie-cites.eu/Les-3-petits-cochons-et-la-maison

 

 

 

 

 
< Précédent   Suivant >
Actualité
aa
Les points de vente
Journal du mois
Boutique
Proches de Réel
Présentation
Divers
   
© 2010 Journal Réel- Réalisation et conception du site