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Elever la simplicité au rang d’un art…
Prendre soin de l’esthétique affine notre sensibilité, car c’est lorsque nous donnons de l’importance aux détails, qu’ils nous touchent. Un lieu, où les sons, les couleurs, les parfums et les matières peuvent se répondre en toute liberté, afin d’avoir la possibilité de nous apporter de subtils enrichissements vibratoires, est un lieu qui respire et qui nous conduit à l’essentiel.
Par Frédérique DUMAS
Les Japonais ont développé une esthétique de l’ultime où les moindres détails ont de l’importance. Les plus petits espaces, subtilement agencés, font oublier leur taille. Un petit coin parfait, avec un magnifique arbre taillé, un rocher et un tapis de mousse peut apporter une satisfaction extrême. Ils ont compris depuis bien longtemps qu’un objet est beau quand il est mis en valeur, c'est-à-dire quand il est isolé et en harmonie avec un tout, le Tout. Un seul niwaki présenté ainsi dans un minuscule jardin résume la nature entière, le cycle des saisons, la non permanence des choses…
Prendre soin de l’esthétique affine notre sensibilité, car c’est lorsque nous donnons de l’importance aux détails, qu’ils nous touchent. Un lieu, où les sons, les couleurs, les parfums et les matières peuvent se répondre en toute liberté, afin d’avoir la possibilité de nous apporter de subtils enrichissements vibratoires, est un lieu qui respire et qui nous conduit à l’essentiel. Les Japonais, depuis des temps très anciens, s’appliquent à s’entourer de choses petites, sans ostentation, qui s’adressent à leur possesseur plutôt que de chercher à épater une assemblée. Les choses sont appréciées pendant leur usage et respectées telles des objets sacrés, orientés vers le strict nécessaire, mais n’excluant pas le raffinement.
Vivre avec peu devient alors un idéal mais nécessite une évolution de notre état d’esprit. Préférer le vide à l’opulence, le silence au bruit, le classique durable à tout ce qui est à la mode afin de nous préserver suffisamment d’espace pour pouvoir nous mouvoir tout à notre aise, afin d’éliminer tous obstacles et obstructions présents de manière inconsciente. Le vide n’est pas froid si les bons matériaux, naturels, doux et chauds sont privilégiés, tels que le bois, le bambou, la paille, le liège… Pour les japonais, l’appréciation de la beauté est une activité sacrée. Tous comme ces moines bouddhistes zen, immobiles, assis en lotus qui élèvent leur âme vers un monde de sérénité et de beauté, vivant comme des spartiates, mais dans un univers d’arbres sculptés et de gravier ratissé. Seule la beauté d’un tel dépouillement peut nous renvoyer à l’infini de notre être. L’importance donnée à un mode de vie frugal a contribué à l’application d’un système esthétique utilisant l’espace et les matériaux les plus humbles et les plus naturels avec autant d’efficacité que possible. Les irrégularités du hasard, les nœuds du bois, les cassures accidentelles, l’érosion et la patine d’un rocher… deviennent ici naturellement de bon goût. Sans tomber dans l’excès de la religion du zen, son éthique nous enseigne que la beauté est un état de non préoccupation, une liberté à l’égard de tout, ou il n’y a ni maître, ni esclave. Incluant l’acceptation de l’inévitable, l’appréciation de l’ordre cosmique, du détachement matériel et de la richesse spirituelle, c’est un état d’esprit, qui une fois atteint, nous permet de déceler la beauté en tout.
Les trois éléments primordiaux dont nous avons besoin pour vivre sont l’espace, la lumière et l’ordre, ceci afin que notre jardin puisse rester l’anti-stress de la ville. Le vide, exceptés les belles et parfaites nécessités est propice à la paix et laisse de la place à notre esprit pour qu’il puisse se développer, y trouver une source d’inspiration. En y créant un environnement conforme à nos aspirations les plus profondes, nous pouvons consciemment orchestrer le lien existant entre notre moi intérieur et notre moi extérieur. Comme nous dépendons du lieu où nous vivons, notre jardin moule notre esprit, forme ainsi notre personnalité et influence nos choix. Il est important qu’il ne devienne pas un travail supplémentaire, un poids à porter, un fardeau, mais plutôt qu’il se vive telle une ascèse journalière à laquelle nous nous adonnons avec plaisir dans le but de nous ressourcer. Gardons à l’esprit que le désordre bloque le bon fonctionnement d’un jardin. Il est donc important qu’il ne ressemble pas à une brocante ou à un marché aux puces, à un musée ou à une pépinière, mais qu’il soit plutôt l’objet d’une décoration épurée et minimaliste.
De nouvelles perspectives se laissent entrevoir et s’offrent à nous, seulement après avoir éliminé ce qui est en excès dans notre environnement. Dès lors, l’essentiel, le vital peut prendre une autre dimension, bien plus profonde, pour accéder à une vie plus riche. Il ne s’agit pour autant d’atteindre la perfection. L’abondance, telle que la conçoit notre société matérialiste n’apporte ni la grâce, ni l’élégance, mais emprisonne l’âme et la détruit. La simplicité, par contre, c’est posséder peu pour laisser la voie libre à l’essentiel et à la quintessence des choses, nous dévoilant toutes leurs merveilles. C’est l’union parfaite de ce qui est beau avec ce qui est approprié à l’endroit, sans aucun superflu. C’est aussi créer une harmonie entre très peu d’objets, mais les seuls vraiment indispensables, pour apporter de la valeur et du style à notre vie.
Rien n’est plus gratifiant que de savoir jauger avec méthode, discernement et vérité, chacun des objets qui jalonne notre vie, leur utilité et ce qu’ils nous apportent, à quel univers ils se rapportent, la manière dont ils enrichissent notre vie, quelle valeur ils lui donnent, ce qu’ils éveillent en nous, s’ils nous font vibrer… Tout ceci détermine s’ils nous sont essentiels. Ce n’est pas la quantité d’objets qui est importante, mais leur qualité, il est donc important qu’ils enrichissent notre corps de sensations, notre cœur d’impulsion et notre esprit de beauté. Le but de chaque objet est de nous emporter et de nous diriger vers l’essentiel, les valeurs humaines, notre paix, la beauté, la liberté, tout ce qui est vivant et notre labeur, ainsi que l’amour et le respect que nous devrions pouvoir y mettre chaque jour. Le chemin pour pouvoir apprécier plus pleinement ce qui apporte des joies spirituelles, émotionnelles et intellectuelles passe par le refus de posséder trop en se concentrant plutôt sur la qualité et la beauté.
Trop de distractions visuelles également, tout comme une trop grande diversité de couleurs fatiguent notre vue, nous agressent et nous blessent. Il est primordial de leur préférer un monde monochrome, tel un jardin composé uniquement de feuillages variés qui apporte le repos visuel, un jardin vert et propre, plutôt que ces répétitions de parterres, bacs et poteries encombrants, fleuris d’une multitude de couleurs et tout à fait artificiels, tels une insulte à la nature.
Par contre, si nous choisissons de nous offrir la vision d’un seul niwaki pour relaxer notre corps et nourrir notre âme, notre choix se permettra d’être exigeant pour qu’il en résulte une qualité de vie supérieure. Il va devenir le récipient de nos émotions, représenter pour nous la perfection et nous apporter réconfort et sérénité. Alors, choisissons de posséder peu mais le meilleur. Il est nécessaire de partir d’abord à la recherche de celui ou ceux qui nous touchent et qui nous conviennent parfaitement, que nous aimons par-dessus tout. Il sera seulement temps de nous soucier ensuite d’où il vient et qui l’a créé. Il s’agit de s’entraîner à évaluer ce que l’on voit pour que cet élément devienne proche du besoin réel et des goûts personnels plutôt que de savoir qu’elle est la personne du moment en vogue qui l’a créé. Le vrai luxe est celui dans lequel on s’installe parce qu’il nous procure un bien être incommensurable. Le faux luxe est celui qu’on achète en voulant reproduire un jardin vu dans un magazine à la mode ou à la télévision parce que c’est « branché » sans tenir compte de ses véritables aspirations. C’est là vivre dans l’élégance de la perfection et n’accepter que ce qui satisfait nos sens.
Abstraction et sobriété dans le concept du moins pour plus, nous redonnent vitalité, équilibre et joie. Les choses existent alors grâce au vide qui les entourent. Le vide appelle la lumière et toutes sortes d’influences bénéfiques à venir la remplir. Le moindre objet devient un objet d’art et chaque minute passée en sa présence un moment précieux. Sans vide il n’y aurait pas de beauté, car tout prend alors une véritable signification. Une branche subtilement taillée sur un tronc dépouillé à l’extrême deviendra une présence. Dans un espace vide tout devient composition, tel un tableau empreint de beauté.
Agencé avec des matériaux et des objets de qualité aux subtils détails, le vide révèle la sensation de luxe, de paix, d’ordre et de sérénité, permettant à son occupant de pouvoir se vider l’esprit. Simplifier revient à embellir, et embellir revient à détendre, car le « trop » tue. Un excès de stimulation finit par nuire à l’homme, qui n’est plus capable de faire travailler son imagination autour de ce qui est simple. L’harmonie des couleurs et la noblesse des matières, la forme et le dessin du bois, son grain et sa patine, les détails infimes du feuillage … touchés par la main de l’homme le nourrissent et lui offrent un repos à la fois visuel et tactile. Cela nous attire naturellement et nous apporte énergie et plaisir.
L’invasion universelle de la technologie et la consommation à outrance amoindrissent la vie de l’esprit. Il nous revient de ne pas laisser la quantité et la médiocrité envahir nos vies, mais plutôt de privilégier le peu, et de qualité. Pour pouvoir vivre dans le minimalisme, les choses si petites soient-elles, ont besoin d’être belles. Evidemment la qualité se paie, car elle ne peut être produite qu’en petite quantité, générant ainsi la notion de luxe. Un tel achat, comme celui d’un niwaki très âgé, certes peu paraître exorbitant, mais il nous apportera de la satisfaction toute notre vie durant et du plaisir à chaque fois que notre regard s’y attardera. Le minimalisme est parfois coûteux, et si nos moyens ne nous permettent pas toujours de nous l’offrir financièrement, alors avec de la patience, on peut choisir de dédier sa vie à l’ordre et à la beauté pour y parvenir par nous-mêmes. La satisfaction en sera immense, mais nous demandera une grande discipline de vie.
Nous pouvons enrichir notre vie en rendant sacrée une activité aussi simple que le jardinage en la taille des arbres, en faisant un rituel du nettoyage de notre sécateur, de l’action d’enfiler nos gants de peau… C’est un moyen de vivre pleinement, de trouver un réconfort lorsqu’on ploie sous le poids des pressions et des exigences du quotidien, car vivre est fondamentalement une histoire de conscience. Nous sommes les seuls à pouvoir améliorer notre environnement en personnalisant les détails accompagnant nos rituels. Prenons l’habitude de savoir bien vivre. Ces rituels y contribuent, en prenant signification et charme et en s’étendant à toutes les autres sphères de notre vie, en rendant sacré notre quotidien. Il est nécessaire qu’ils soient respectés et accomplis avec autant de zèle et d’entrain que possible, à chaque fois qu’ils sont utiles et qu’ils nous apportent de la satisfaction. L’acte de tailler peut être magnifié par la disposition des lieux, la qualité des outils, la recherche soigneuse de l’arbre adéquat, le confort et la lumière du lieu choisi… Les arbres, quant à eux, nous apportent de la fraîcheur et font baisser le taux d’adrénaline dans les moments de stress, ce qui les rend indispensables à notre bien-être.
La recherche de la simplicité dans chacun des aspects de notre vie nous emmène vers la fluidité, la liberté et l’épanouissement, la légèreté et le raffinement. Elle participe par sa justesse à l’atteinte du bonheur.
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