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Habitat et lien social : Les liens intergénérationnels dans l’habitat
Avons-nous perdu aujourd’hui quelque chose de l’ordre du vivre ensemble, avec l’évolution de notre société ?
Par Eric Grange
La notion d’habitat intergénérationnel est très ancienne puisque aussi loin que nous remontions dans l’histoire humaine, les générations ont cohabité. Ce n’est que récemment qu’elles se sont organisées pour vivre séparément.
La société industrielle du XIX° siècle voit surgir un nouveau modèle de société dans lequel le travail s’exerce de plus en plus hors du cercle familial. Le statut social s’acquiert désormais par le travail et moins par la lignée généalogique desserrant alors les liens de nécessité économique entre les générations.
Puis au cours du XX° siècle l’Etat intervient dans l’organisation de la vie collective, période où les solidarités familiales sont progressivement remplacées par des solidarités publiques. Dans les années 60 et 70, l’avènement des valeurs de liberté individuelle, d’indépendance et d’intimité puis l’augmentation du travail des femmes ont achevé la transformation de la société. L’individualisme modifie profondément la notion d’habitat.
Comment s’organisait l’habitat autrefois ? Qu’avons-nous perdu ou gagné aujourd’hui en ayant changé notre modèle de société ?
Pour apporter des éléments de réponse, nous allons étudier un cas d’habitat intergénérationnel dans un village traditionnel indonésien où la pêche, l’élevage et l’agriculture sont au cœur des occupations. Aujourd’hui, à Bali, comme dans de nombreux pays émergents, ce modèle de vie de famille persiste. L’unité familiale garantie la survie.
Sous un même toit cohabitent grands-parents, parents, enfants et petits enfants. Les filles mariées vont vivre dans leur belle-famille et le fils le plus jeune reste avec femme et enfants sous le toit de ses parents, garantissant leur protection. Les autres fils construisent leur maison à proximité, formant ainsi de petits hameaux regroupant parfois jusqu’à une dizaine de maisons.
Dans cet environnement chacun a son rôle, chacun a sa place. La maison n’est jamais vide et les repas se prennent ensemble. La petite communauté met une partie de ses biens en commun : revenus de la pêche, terres, animaux et s’organise autour de tâches communes comme le repiquage ou la récolte du riz. Lors de ces activités, on se retrouve dans la bonne humeur pour partager, échanger et rendre ensemble ce moment moins pénible.
Les “anciens“ sont respectés pour leur savoir, leur savoir-faire et la place grandissante qu’ils prennent dans les décisions communes. Ils continuent également à effectuer des tâches utiles comme la veille des enfants, et réaliser de menus travaux.
Bien sûr il peut y avoir des conflits, mais ils s’estompent vite car la priorité reste l’équilibre de la communauté.
Cependant dans ce cadre, les notions d’intimité et de vie privée sont exclues. En vivant sous le même toit, on partage tout et les contraintes sociales sont fortes. La plupart des biens servent à la communauté, laissant une utilisation individuelle mal perçue. Tout se sait, toutes les nouvelles circulent vite, et certains s’en plaignent.
Malgré cela, ce système fonctionne bien car les besoins fondamentaux de chacun sont assurés, les personnes sans domicile sont très rares et chacun trouve sa place dans une géographie sociale bien réglée, ressemblant de près à celle vécues par nos arrière-grands-parents.
Aujourd’hui, nous parlons de “refaire de l’intergénérationnel”, de “recréer des liens”. Comme le souligne le sociologue Dominique Argoud (1), si on insiste désormais sur cette notion, “c’est qu’un manque a été repéré et que l’on tente d’y remédier en mettant en place des actions qui n’auraient pas spontanément existé”.
La cohabitation entre jeunes et moins jeunes pourrait entretenir ou reconstituer la solidarité et l’échange entre les générations, et réactiver ces liens qui tendent à disparaître dans notre société. Ce type d’habitat fait l’objet de quelques initiatives en Belgique et en France :
En Belgique, le thème est au cœur des préoccupations de la Fondation du Roi Baudouin (2). Plusieurs projets ont vu le jour comme par exemple Part’Ages du Collectif Logement à Hannut, concrétisé en 2003. Il a pour but de permettre à des personnes de générations différentes d’occuper un logement dans un cadre qui préserve leur intimité tout en incitant à l’entraide et la convivialité entre les locataires, favorisant l’échange entre les générations.
En France, Le Chemin Bleu, établissement de type foyer, permet de loger ensemble personnes âgées et étudiants. L’association Concorda Logis de Montpellier, quant à elle, vise à promouvoir le développement du partage intergénérationnel d’appartement entre des seniors et des étudiants.
Les buts de ces projets sont nombreux : rompre la solitude et l’ennui, se sentir en sécurité, vivre dans la solidarité en cas d’aléas de santé, financier ou social. Ce type de cohabitation apporte aux habitants en plus des échanges de services un bien précieux : l’estime de soi, et une tendresse de coeur, aussi bien pour les plus âgés que pour les plus jeunes.
Certains parlent de la joie de transmettre des compétences, des connaissances, un savoir-faire acquis au cours d’une longue expérience professionnelle et un savoir être acquis après une longue expérience de vie.
En développant un habitat individualiste nous avons gagné en autonomie, en intimité et en tranquillité. Nous pouvons nous retrouver avec nous même et penser à notre vie personnelle. Ceci au prix d’un affaiblissement de nos repères structurants et de la conscience de notre place et de notre identité au sein de la famille. Dans une communauté familiale, la solitude n’existe pas et la solidarité se développe.
L’habitat intergénérationnel du futur pourrait ressembler à une famille reconstituée dont les membres se seraient choisis. Un habitat dans lequel cohabitation entre les générations et intimité personnelle seraient harmonisées.
(1) Argoud Dominique, cité dans Vercauteren, R., Predazzi, M. et Loriaux, M., L’intergénération, une culture pour rompre avec les inégalités sociales, Paris, Editions Erès, 2001
(2) Guffens Caroline, Où vivre ensemble ?, Fondation Roi Baudouin, Editions Namuroises, 2006
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